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Anaëlle's space

"C'est à trop voir les êtres sous leur vraie lumière qu'un jour ou l'autre nous prend l'envie de les larguer. La lucidité est un exil construit, une porte de secours, le vestiaire de l'intelligence. C'en est aussi une maladie qui nous mène à la solitude."
February 20

Le mort saisit le vif, par Claude Lanzmann


LE MONDE | 18.02.08

Je ne suis pas de ceux qui se conduisent comme si la campagne présidentielle n'était pas terminée et tiennent le président de la République pour un usurpateur. Je me sens d'autant plus libre pour m'interroger sur l'étrange proposition qu'il a avancée dans son discours au CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France). Nul doute que Nicolas Sarkozy, s'adressant aux juifs, ne soit animé par la sympathie et les bonnes intentions, comme il le fut à Rome, lorsqu'on le fit chanoine, ou à Riyad devant les membres du Majliss As-shoura. Mais l'enfer, on le sait, en est pavé, les contre-finalités et les effets pervers sont engendrés par des prémisses qui le sont également.Le président de la République pensait sûrement que les juifs allaient lui être reconnaissants de son formidable "cadeau", théâtralement décrété : la prise de relais d'un enfant assassiné il y a soixante-cinq ans, dans les chambres à gaz d'Auschwitz ou de Treblinka, par un autre du même âge aujourd'hui, mais bien vivant, élève de CM2, à qui seront confiés le nom, l'histoire, les photographies du petit mort et qui aura le mandat, sinon de le ressusciter, du moins d'en perpétuer le souvenir.

Au Holocaust Memorial Museum de Washington, on épingle au revers de la veste de chaque visiteur un badge avec le nom d'un juif exterminé dans la Shoah. Le visiteur perd son nom et prend celui d'un mort pendant les deux ou trois heures que dure le parcours. Les communicateurs du musée prétendent que l'identification joue à plein, permettant à l'émotion de se donner libre carrière : le mort saisit le vif.

Le président, lui, a parlé dans son discours "d'éclats de mémoire", onze mille éclats donc, individualisés, subjectivés. L'enfant vivant de CM2 devient le correspondant de l'enfant juif, comme nous avions autrefois, en classe d'anglais, des correspondants britanniques, canadiens ou australiens. La différence est que nous étions tous vivants. Les prisonniers condamnés à de longues peines ont eux aussi des correspondantes, les soldats sans famille aussi. Rien de neuf dans tout cela, c'est une vieille idée de la charité chrétienne et, aux Etats-Unis, mormone.

J'entends bien, à la lecture des déclarations des inspirateurs ou inspiratrices du président, qu'on prétend lutter contre le racisme, dont la Shoah est le paradigme - ce qui fait pour une part son unicité. Mais la mémoire de la Shoah est autrement plus complexe que ces simplifications mêlées et brouillonnes, qui témoignent d'un activisme de néophytes, semblant faire table rase de cinquante ans d'historicisation acharnée.

La Shoah n'est pas une terra incognita et son histoire n'est pas une tabula rasa : des dizaines de milliers de livres ont été écrits dans le monde entier, des films, des oeuvres, des témoignages, etc. Des hommes et des femmes, des éducateurs, des enseignants travaillent et réfléchissent chaque jour à la transmission de l'événement central du XXe siècle. Plus que tous, les juifs ont contribué à cette transmission et, soyons-en sûrs, le feront dans les siècles des siècles. Cela ne s'arrêtera pas.

C'est une mode surprenante aujourd'hui que d'entendre un peu partout : "Les derniers survivants disparaissent, après eux, il n'y aura plus rien." Cette crainte est une prémisse doublement erronée : pour commencer, et c'est heureux, des survivants ont encore bon pied bon oeil ; croit-on par ailleurs que la mort du dernier centenaire de la guerre de 1914 va brutalement rejeter celle-ci au néant, la frapper du sceau de l'oubli ? Voilà longtemps que la pédagogie et l'enseignement de la Shoah sont à l'ordre du jour et que la Fondation pour la mémoire de la Shoah s'affronte sans trêve à ces questionnements. Je ne discute pas ici des effets traumatisants que le relais des enfants morts pourrait avoir sur les petits relayeurs. Si c'est trop lourd pour eux ou mal accompagné, ils oublieront. Les choses, nous avons appris cela, doivent venir à leur heure.

Je n'ai jamais ni demandé ni imposé à mon fils âgé de 14 ans et demi de voir mon film Shoah. Cela a été sa décision, de son seul ressort. Il l'a fait quand il l'a voulu, comme il l'a voulu, je ne lui ai posé aucune question. Il m'en a parlé de lui-même au bout de six mois. Le film avait fait son chemin en lui. Quel chemin ! C'était l'intelligence, l'émotion instruite par l'intelligence, le contraire de l'identification facile ou forcée, qui parlaient par sa bouche.

J'en profite pour dire au passage que la transmission s'effectue au premier chef par la culture et les oeuvres d'art. Deux ministres de l'éducation nationale, Jack Lang et François Fillon, l'avaient profondément compris. Le premier initia un DVD de trois heures d'extraits de Shoah pour les lycéens et collégiens de France, à partir de 13 ans, qui fut adressé à tous les établissements du pays. Quant à François Fillon, il m'accompagna dans plusieurs lycées, dont certains réputés difficiles, et peut témoigner de l'impact extraordinaire des séquences choisies de Shoah sur les élèves, majoritairement maghrébins ou noirs. Le premier ministre s'en souvient sûrement encore.

Quoi qu'il en soit, gardons-nous de l'activisme mémoriel qui semble, à chacune de ses éruptions, redécouvrir à neuf ce qui est su depuis si longtemps, et, incapable de regarder en face l'immensité de la perte, s'ingénie à ouvrir des chemins secondaires qui instituent l'oubli plus que la mémoire.


Claude Lanzmann est directeur des "Temps modernes", cinéaste.

February 14

Obscénité franco-tchadienne, par Jean-François Bayart

Le Monde, 12.02.08

Idriss Déby a pris le pouvoir par les armes en décembre 1990. Il venait de Libye et du Darfour et avait bénéficié de l'aide militaire française pour chasser Hissène Habré, devenu embarrassant. Il a persisté dans son être présidentiel jusqu'à aujourd'hui à grand renfort de combats, de répression, de fraudes électorales, de manipulations constitutionnelles.

Pillant sans ambages les ressources de l'économie nationale, bafouant les accords signés avec la Banque mondiale quant à l'utilisation de la rente pétrolière, impliqué dans la contrebande avec l'Arabie saoudite, spéculant contre sa propre monnaie à l'approche de la dévaluation du franc CFA, en janvier 1994, grâce aux informations dont il bénéficiait en sa qualité de chef d'Etat, éclaboussé par un trafic de faux dinars de Bahreïn, il a néanmoins joui du "soutien sans faille" de la part de la France. Les rebelles qui veulent maintenant le renverser sont eux-mêmes issus de son entourage et ont donc longtemps bénéficié des sollicitudes de Paris avant de trahir un maître désormais moins partageux.

Nicolas Sarkozy a doublé la mise. Au risque de finir de s'aliéner ses partenaires européens qui déjà redoutaient le dévoiement de la force européenne (Eufor), il a engagé dans les combats des officiers d'état-major, le 1er février, et des éléments du commandement des opérations spéciales (COS), le 2. Il a ensuite livré des armes le 4 février via la Libye, dont le dirigeant avait été reçu en décembre 2007 à Paris avec les égards que l'on sait. Le 6 février, le ministre de la défense, Hervé Morin, s'est rendu à N'Djamena pour réitérer le "soutien sans faille" de la France au président Déby, et, pour que chacun comprenne le message, il s'est fait photographier l'oeil dans le viseur d'une arme automatique.

A quelques mois de la présidence française de l'UE, le coût diplomatique de ce choix sera élevé. Politiquement, et sans doute militairement, il sera payé en pure perte puisque le régime tchadien est exsangue et n'est plus qu'un miraculé du COS. Tôt ou tard, il sera remplacé par l'un de ses clones, avec ou sans l'aide du Soudan. Les livraisons d'armes nourriront la reprise de la guerre dans l'est du Tchad et au Darfour, voire en Centrafrique. Jusque-là, cette politique absurde reste dans la continuité des années 1990-2000. L'habillage onusien ex-poste de l'intervention française ne constitue pas non plus une rupture, quoi qu'en dise l'Elysée. Jacques Chirac et Dominique de Villepin étaient déjà parvenus à vêtir de la sorte l'opération "Licorne" en Côte d'Ivoire, quelques semaines après son déclenchement.

Non, la vraie rupture est ailleurs : dans la pornographie de la mise en scène, inédite dans une "Françafrique" qui pourtant n'a jamais été bégueule en la matière. Pour tenir sa promesse vantarde d'arracher aux griffes de la justice nègre L'Arche de Zoé, Nicolas Sarkozy a, dans les faits, troqué la grâce de six criminels humanitaires français contre l'arrestation musclée des quatre principaux leaders de l'opposition légale tchadienne, signataires de l'"accord politique global visant à renforcer le processus démocratique", paraphé le 14 août sous les auspices de l'Union européenne.

Certes, Hervé Morin a dit vouloir se préoccuper de ceux-ci dès que la situation le permettrait. Mais deux, quatre, huit jours à 220 volts, sous le fouet ou en balançoire, c'est long, monsieur le ministre. Si tant est que ces hommes soient toujours vivants. Et sans parler de leurs militants, raflés dans les quartiers de N'Djamena, emprisonnés, torturés, voire exécutés, dans les heures et les jours qui ont suivi le miracle du COS. Paris n'a pas su, ou pas voulu, monnayer son intervention contre le respect du pluralisme et des droits de l'homme. Le ton martial du président Déby indique que la chasse aux démocrates (et non seulement aux rebelles) est ouverte. Son cynisme laisse présager le pire : "Je ne m'occupe pas du tout de ces détails que nous verrons plus tard", a-t-il déclaré à propos des quatre disparus.

Tout comme Juvénal Habyarimana après l'offensive du Front patriotique rwandais en octobre 1990, il a utilisé et continuera d'instrumentaliser l'attaque militaire dont il a été l'objet pour se retourner contre l'opposition légale avec la caution de la France et pour mettre hors d'état de nuire les mouvements qui auraient pu contribuer à une sortie politique du conflit armé. Sur le terrain, les troupes françaises collaboreront avec des homologues tchadiens coupables d'assassinats politiques, comme au Rwanda quinze ans auparavant, même si les deux situations ne sont en rien comparables. A l'Europe, il est signifié ce que valent ses auspices, et celle-ci, au demeurant, se couche.

Le plus sordide reste à venir sur nos écrans de télévision. La grande joie de la nation saluant la libération de ses humanitaires égarés, mais trop injustement punis par la justice nègre, occultera définitivement le sauvetage militaire d'un pouvoir prédateur et meurtrier au prix de l'annihilation de son opposition légale. Le discours de Nicolas Sarkozy sur l'Afrique, depuis son élection, nous a préparés à cette arithmétique : six coupables blancs valent quatre innocents noirs, et le sort de centaines de victimes anonymes envoyées ad patres par des munitions françaises est un non-événement puisque les médias l'ont tu et que ces morts n'appartiennent pas à l'histoire. Obscène.

Néanmoins, cette obscénité n'est pas qu'une faute de goût de la part d'un président qui décidément n'en a guère. Annoncée par le discours de Dakar et par le mépris affiché à l'endroit de la justice tchadienne, elle entachera définitivement son action au sud du Sahara pour le restant de sa carrière politique. Elle souille la compétence et le dévouement des serviteurs de l'Etat qui vaille que vaille oeuvrent aux relations franco-africaines dans un contexte difficile. Elle compromet le travail et la sécurité des entreprises et des ONG de notre pays, qui sont actives sur le continent. Elle plonge dans la honte et la colère les Français et les Africains qui se font une autre idée de la République et hésitent désormais à se regarder dans les yeux.


Jean-François Bayart est directeur de recherche au CNRS.

February 13

Les bénéfices de Total dépassent 12 milliards d'euros...

Et combien pour l'Erika ? Souvenez-vous ....

Le groupe pétrolier Total a annoncé, mercredi 13 février, un résultat net ajusté (hors éléments exceptionnels) de 12,2 milliards d'euros – de loin le plus important des entreprises du CAC40, mais en baisse de 3 % par rapport aux 12,5 milliards atteints en 2006. Mais, contrairement à la plupart des compagnies internationales (ExxonMobil, Shell, BP, Chevron, ConocoPhillips), la majordirigée depuis un an par Christophe de Margerie affiche une hausse de 1,5 % de sa production quotidienne (2,391 millions de barils équivalent pétrole) dans un environnement marqué par de nombreuses difficultés : incidents techniques, retards et dérive des coûts des projets, tensions politiques (Venezuela, Russie, Nigéria) et difficultés d'accès aux réserves.

Les dirigeants de Total expliquent ce recul du bénéfice net par la faiblesse du dollar par rapport à l'euro, les profits libellés en billets verts étant eux en progression de 6 % à 16,7 milliards de dollars (11,5 milliards d'euros). L'envolée du prix du baril fin 2007 – il a atteint 100 dollars le 3 janvier – a gonflé les profits des compagnies, même si les contrats de partage de production signés avec les pays producteurs prévoient que plus ce prix augmente moins les compagnies internationales en reçoivent.

En 2007, Total a dû ramener de 5 % à 4 % sa prévision de hausse de la production annuelle moyenne sur la période 2006-2010. Malgré un environnement économique et politique qui se dégrade, ses dirigeants restent confiants pour les années à venir en raison de la mise en production prochaine de plusieurs champs pétrolifères prometteurs. Et ce, malgré une baisse de 6 % l'an dernier des réserves prouvées, tombées à 10,4 milliards de barils (12 ans de production au rythme actuel).

Trop confiant ? Total a établi ces prévisions sur la base d'un baril à 60 dollars, alors que son prix oscille depuis quelques mois autour de 90 dollars. Atteindre ces 4 % suppose une forte augmentation en 2009-2010. Directeur général pour l'exploration-production, Yves-Louis Darricarrère assure que "Total dispose d'un des portefeuilles de projets les plus étoffés du marché sur la période 2006-2010". La production devrait encore afficher en 2008 "une croissance significative", même avec un baril à 80 dollars, souligne Total.

La publication des bénéfices des majors a relancé la polémique et les demandes d'une taxe exceptionnelle. A la publication des comptes de Shell, le syndicat britannique Unite a qualifié ces profits d'"obscènes". "Nous réalisons de gros profits, mais nous avons aussi d'énormes investissementsà engager", a répliqué le patron de la 2e major mondiale, Jeroen van der Veer.

ENVOLÉE DES COÛTS

Ces investissements – souvent équivalents au bénéfice annuel (16,1 milliards de dollars pour Total en 2007 en progression de 8 %) – ne se traduisent pourtant pas par une hausse de la production tant les contraintes sont fortes. Une partie de ces sommes est absorbée par l'envolée des coûts des projets, comme à Sakhaline (Russie) ou à Kashagan (Kazakhstan). ExxonMobil a augmenté ses investissements de 40 % en trois ans pour voir sa production reculer de 1 % en 2007.

Shell a perdu 4,5 % (à 3,3 millions de barils, en baisse constante depuis le pic de 2002) et s'attend encore à une légère baisse en 2008. BP a pompé 3 % de moins qu'en 2006 (3,8 millions de barils) et Chevron 1 % de moins. Les grandes compagnies tablent sur la mise en production de nouveaux gisementsen 2008-2009 : Total en Angola, Shell en Australie, BP dans le golfe du Mexique… Toutes s'intéressent à la Russie et à l'Asie centrale.

Et toutes utilisent également leurs considérables profits pour verser de généreux dividendes et racheter leurs propres actions : 35,6 milliards de dollars chez ExxonMobil, 13,4 milliards chez Shell. Total devrait verser un dividende de 2,07 euros par action.

Les résultats des majors reflètent aussi leurs nouvelles relations avec les Etats où elles produisent. Total, BP, Chevron et l'italien Eni ont accepté les conditions imposées par le président vénézuélien Hugo Chavez, qui laisse à la compagnie publique PDVSA 60 % des grands projets d'extraction d'huiles extra-lourdes de la région de l'Orénoque. ExxonMobil a refusé, tout comme ConocoPhillips, qui a ainsi subi une dépréciation d'actifs de 4,5 milliards de dollars en 2007. Depuis deux ans, Shell perd des dizaines, voire des centaines de milliers de barils par jour au Nigéria en raison d'attaques répétées de ses installations. Au point que la compagnie vient de se déclarer en situation de "force majeure" et suspendre la livraison de certains clients.

Les compagnies internationales n'ont accès qu'à 15 % des réserves d'or noir de la planète. Plus des trois-quarts sont détenus par les entreprises publiques des pays producteurs. SaudiAramco (Arabie saoudite) dispose d'environ 260 milliards de barils, ses homologues iranienne (NIOC) et irakienne (INOC) ou koweitienne (KPC) ont respectivement 13 %, 11 % et 10 % des réserves mondiales. Pour les reconstituer, les majors occidentales doivent explorer de nouveaux territoires au prix d'investissements de plus en plus lourds et risqués politiquement, financièrement et environnementalement : huiles extra-lourdes du Venezuela, sables bitumineux du Canada, pétrole des eaux profondes du golfe de Guinée et de l'Arctique, ces derniers étant devenus plus accessibles en raison de la fonte de la banquise.

Jean-Michel Bezat


Erika : amende de 375000 euros + 64millions d'euros de dommage et intérêts.


Ca vous rappellerait pas, par hasard,  une certaine dichotomie exposée il y a très peu ici même ?


February 12

Ils ont une richesse qui va bien au-delà de leur feuille de paie: ils affrontent la vie ensemble.

La vie ric-rac d'une famille ordinaire

Elle a posé sur la table de la cuisine une grande feuille de papier quadrillée couverte de chiffres. "J'ai pris tous nos relevés bancaires et j'ai calculé le coût de chaque poste. Ce n'était pas compliqué : toutes nos dépenses sont mensualisées. Ici, on n'aime pas les mauvaises surprises !" Bénédicte Badin et son mari Pascal ne peuvent guère se les permettre : ils gagnent tous les mois le revenu médian d'un ménage français ayant deux enfants, soit un peu moins de 3 200 euros. La famille Badin se situe au milieu de l'échelle sociale française, à un endroit où le pouvoir d'achat n'est plus un drame, mais encore un souci.

Bénédicte Badin, qui a 33 ans, est aide-comptable à 80 % dans une association familiale de Caen. "La garantie d'un salaire régulier, d'un travail sans souci et d'un retour chez soi, tous les soirs, à 18 heures", résume-t-elle. Elle égrène un à un les avantages que lui procure son emploi : seize tickets restaurants à 7,30 euros, une mutuelle à 20 euros pour toute la famille, un comité d'entreprise qui distribue des bons cadeaux à Noël et des aides pour le centre aéré l'été. "Je ne travaille pas le mercredi, j'ai un employeur sérieux et je gagne 980 euros par mois. Pour un second emploi, c'est parfait."

Car Bénédicte Badin considère que le premier emploi du ménage, celui du "bread-winner", comme disent les sociologues, est celui de son mari. Pascal, qui a aujourd'hui 34 ans, a déjà une longue vie de plombier-chauffagiste derrière lui : à 15 ans, il est entré en préapprentissage et depuis, il a toujours travaillé sur les chantiers. "J'ai eu plusieurs patrons mais je n'ai jamais été à 35 ou à 37 heures par semaine ! Je gagne 1 550 euros par mois pour 41 heures 15 de boulot par semaine. Le travail, ça ne me fait pas peur."

Avec leurs deux salaires, la prime de Noël de Pascal, les allocations familiales et la prestation concernant le mode de garde, le couple, qui n'est pas imposable, gagne près de 3 050 euros par mois. Pour y ajouter un "petit quelque chose", Bénédicte Badin s'occupe, le dimanche, du portage de Ouest-France dans son village de Mézidon-Canon (Calvados). "Les journaux sont livrés devant la maison à 5 heures 30, je les distribue dans les boîtes aux lettres jusqu'à 8 heures 30 et je passe à la boulangerie prendre du pain pour le petit-déjeuner. Evidemment, je me lève tôt le dimanche mais cela me rapporte 150 euros par mois."

Pascal et Bénédicte Badin ne se plaignent pas - "Cette vie nous convient parfaitement", insistent-ils - mais ils reconnaissent que le quotidien exige une attention de tous les instants. "Ici, on ne se prive pas, on fait attention", résument-ils. Les mille et une dépenses d'une famille avec deux enfants bas âge - Alexandre a 4 ans, Elise 3 - sont budgétées avec précision : dès le mois de février, Pascal et Bénédicte Badin mettent tous les mois 60 euros de côté pour payer le centre aéré de juillet et ils groupent le supermarché avec un déplacement à Caen pour ne pas dépenser de l'essence inutilement.

Comme beaucoup de Français, le premier poste de leur budget est consacré au logement : en 2000, les Badin ont acquis, grâce à un prêt sur vingt-cinq ans, une maison abandonnée depuis cinq ans que Pascal restaure de ses mains le soir et le week-end. "Je suis tout le temps dans les travaux", constate-t-il. Le remboursement du prêt représente 930 euros par mois et les travaux 300 euros en moyenne, soit 40 % de leur budget, mais cette maison est une priorité. "On aimerait la laisser à l'un de nos enfants et compenser pour l'autre, explique Bénédicte Badin. Mais là, évidemment, on frise l'utopie..."

Le reste, admettent-ils, est "ric-rac". En début de mois, Bénédicte et Pascal Badin, qui apportent un casse-croûte sur leur lieu de travail, mettent de côté les trente-huit Tickets Restaurant qui leur sont distribués pour faire leurs courses chez Leclerc. "Cela fait un gros chariot, 300 euros." Pour aller de bon matin sur les chantiers, Pascal Badin utilise sa voiture mais sa femme se rend à Caen par le train. "C'est 46 euros par mois, la valeur d'un demi plein. Il faut que je marche un peu pour aller à la gare mais financièrement, ça vaut le coup."

Le budget "vêtements" est calculé au centime près. "On achète en soldes, et seulement pour les enfants, précise Pascal. Moi, de toute façon, je suis tout le temps en tenue de travail." La nourrice d'Alexandre et d'Elise, qui sont tous les deux à l'école maternelle, est finalement le seul vrai luxe des Badin : alors qu'ils pourraient les laisser à la cantine et au goûter, Pascal et Bénédicte préfèrent, à midi et le soir, les faire garder, ce qui leur coûte 140 euros par mois après déductions des allocations. "C'est cher mais nos enfants y sont bien, explique Bénédicte Badin. Cette nounou s'est occupée d'eux depuis leur naissance, nous y sommes attachés."

Ces dépenses faites, il ne reste plus grand-chose pour les loisirs. "Un budget presque nul", sourit Bénédicte. Pas de restaurant - "quand on s'est rencontrés, on allait de temps en temps dans un petit routier mais on n'y va plus" -, pas de spectacles ou de sorties, et deux semaines de vacances, tous les ans, dans l'appartement d'une grand-mère, en Espagne. "Pour les payer, on met de côté 100 euros par mois pendant toute l'année, raconte Pascal. On y va en voiture, il n'y a pas de loyer et on fait attention aux dépenses." Les Badin disent n'avoir qu'un souci : leur retraite. "On se fait un capital en pierre mais avec un salaire à 80 %, ça ne sera pas mirobolant", soupire Bénédicte.

Anne Chemin
Article paru dans l'édition du Monde du 12.02.08.

Et qu'on me parle d'égalité ...

Les grands patrons français ont vu leur rémunération croître de 40 % en 2007

    Les grands patrons français sont désormais les mieux payés d'Europe.
Selon l'étude annuelle de Hay Group, publiée mardi 12 février par La Tribune, 77 % des PDG des entreprises du CAC 40 ont vu leur rémunération augmenter de 40 % en 2007. La rémunération annuelle médiane comprenant le salaire de base, les bonus et les stock-options des patrons des géants du CAC 40 – au moins 40 000 employés et plus de 40 milliards d'euros de chiffre d'affaires –, se monte à 6,175 millions d'euros. A titre de comparaison, un Britannique perçoit 5,85 millions en moyenne, et un Allemand 3,94 millions d'euros. Loin, tout de même, des 12,97 millions d'euros que gagne un grand patron américain.

Selon l'étude, ce sont principalement les bonus qui ont permis cette augmentation substantielle. Et cette part de la rémunération "continue à croître de manière significative", relève Hay Group, soulignant qu'elle a bondi, en 2007, à 1,431 million d'euros pour les mieux payés du CAC, et à 764 000 euros pour le bas du CAC. Les stock-options ont également fortement augmenté (+ 48 % pour 58 % des 135 entreprises étudiées) : leur montant valorisé ainsi que celui des autres actions gratuites a atteint 4,828 millions d'euros pour le haut du CAC 40, et 1,610 million d'euros pour le bas.

Seuls les deux tiers des entreprises conditionnent la distribution de ces actions à la performance du dirigeant, souligne l'étude, ajoutant que de plus en plus de PDG bénéficient d'un "matelas de sécurité". En 2007, ils étaient 39 % à ne pas en avoir, contre 60 % en 2006. Quant à la rémunération des patrons des plus petites entreprises du SBF 120, elle atteint 882 000 euros, selon les chiffres de Hay group qui a analysé les comptes de 135 sociétés (CAC 40, SBF 120, plus quinze entreprises telles que ASF, Colas, Latécoère, Sanef, Airbus et DCNS).


February 04

Voeux de la Ligue des Droits de l'Homme

Vie privée, vie publique, République et laïcité
un éditorial de Jean-Pierre Dubois, président de la LDH
 
2007 s’est achevée dans un climat exaspérant pour les défenseurs des droits, de la citoyenneté et de la république laïque, démocratique et sociale que nous sommes.
Exaspérante, la vulgarité clinquante qui étale la fortune et les bonnes fortunes du monarque dans le style des pires feuilletons télévisés, jusqu’à retrouver le premier magistrat de la République à la une d’un de ces hebdomadaires qui semblent devoir servir de chroniqueurs du quinquennat. Au-delà d’une personnalité « décomplexée », la dégradation de la représentation politique se révèle crûment dans la mise en scène de cette dolce vita élyséenne.
Exaspérante et plus intolérable encore, cet autre mélange « vie privée, vie publique » qui installe des convictions religieuses personnelles au cœur de la représentation de la République. Le nouveau « chanoine de Latran », concédant que la laïcité est « un fait incontournable dans notre pays », partage « les souffrances que sa mise en œuvre a provoquées en France chez les catholiques, chez les prêtres, dans les congrégations, avant comme après 1905 » et proclame que « la laïcité […] n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire. Elle n’aurait pas dû […] Arracher la racine, c’est perdre la signification, c’est affaiblir le ciment de l’identité nationale, et dessécher davantage encore les rapports sociaux qui ont tant besoin de symboles de mémoire. »
Voici donc cette fameuse « identité nationale » éclairée par celui qui en a fait un objet de ministère : « la République a intérêt à ce qu’il existe […] une réflexion morale inspirée de convictions religieuses. D’abord parce que la morale laïque risque toujours de s’épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini. Ensuite parce qu’une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage exposée aux contingences historiques et finalement à la facilité. »
Oui, vous avez bien lu : seules les croyances religieuses peuvent vacciner contre le fanatisme. On ne sait qu’admirer, de la lucidité du regard porté sur notre monde ou de la richesse de la réflexion sur le passé, pourtant facilitée par le lieu même où il s’exprimait, que révèle chez le « Président-chanoine » cette métaphysique fort peu républicaine.
Mais qui assurera l’imprégnation dans les consciences de cette « religion civile catholique » ?
« Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. » Reste à indiquer à « l’instituteur » comment le « Président-chanoine » souhaite qu’il « s’approche » du pasteur et du curé ; on espère qu’il n’ira pas jusqu’à préconiser « la radicalité du sacrifice de sa vie », le suicide du martyr ne semblant pas avoir fait toutes ses preuves dans la lutte contre le fanatisme.
Il nous faut, dans notre critique des dégâts démocratiques de ce début de mandat présidentiel, prendre la mesure d’un brouillage des repères qui menace tous les aspects de la vie civique et de l’éthique républicaine. Cela suppose une réflexion approfondie sur les changements sociaux et culturels qui rendent la tâche à la fois plus difficile et plus indispensable. Les réflexions riches et nombreuses de nos derniers Congrès sur la laïcité en ce début de XXIème siècle nous y aideront.
Bonne année, « laïque, démocratique et sociale », à toutes et à tous…

Jean-Pierre Dubois


Les vœux de la LDH pour 2008 : retrouver la République
Paris, le 3 janvier 2008

En ce début d’année 2008, c’est d’abord aux instituteurs de la République que la Ligue des droits de l’Homme tient à adresser ses vœux les plus solidaires. A ces instituteurs que le Président de la République, inconscient des devoirs de sa charge, a insultés dans l’homélie qu’il a prononcée le 20 décembre dernier comme « chanoine du Latran ».
Selon Nicolas Sarkozy, « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance ».
Le monde est plein de « fous de Dieu » qui, portés par une « espérance » délirante, poussent leur « engagement » jusqu’à « la radicalité du sacrifice de leur vie »… et de centaines d’autres vies innocentes. Le tout au nom de « la différence entre le bien et le mal » et de la purification des âmes.
Qu’en tant qu’individu Monsieur Sarkozy mette ces valeurs au pinacle n’est qu’un signe de plus de son ancrage, derrière l’agitation d’une communication « décomplexée », dans les valeurs les plus traditionalistes de la société française.
Mais qu’en tant que Président de la République française il mette le curé au-dessus de l’instituteur comme responsable de « la transmission des valeurs », qu’il ignore à ce point ce que sont précisément les valeurs de la République qu’il est censé représenter, témoigne de l’ampleur de la crise politique et morale qu’aggrave son exercice de la fonction présidentielle.
L’article 1er de la Constitution définit la République française comme « laïque, démocratique et sociale ».
« Laïque », elle refuse le mélange entre convictions religieuses et exercice des responsabilités politiques.
« Démocratique », elle refuse la concentration des pouvoirs entre les mains d’un « Président-Soleil » entouré de « collaborateurs » et de courtisans.
« Sociale », elle refuse la juxtaposition d’un « bouclier fiscal » pour les plus riches et de la régression du « bouclier social » pour les plus pauvres.
Ce n’est pas seulement dans les jets privés, les yachts et au « Fouquet’s » que s’étale le mépris des privilégiés pour cette fameuse « France qui se lève tôt ». C’est aussi dans le cynisme avec lequel sont foulées aux pieds, jour après jour, les valeurs républicaines.
La LDH salue donc d’abord, aujourd’hui, ces instituteurs qui, à ses yeux, restent les mieux à même de transmettre le respect des valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité et de solidarité. Et elle souhaite que 2008 donne à tous les Français plus d’occasions qu’en 2007 de retrouver, face au spectacle que donne la représentation politique, confiance en l’avenir de la République.


January 22

Just for fun ?

 

Une politique de régression, par Patrick Braouezec et Michel Onfray

La politique de civilisation que "Sarkozy président" entend imposer nous renvoie à l'avant-1789. Avant les Lumières. Avant la Déclaration des droits de l'homme et l'émergence du citoyen moderne (l'homme sujet de son avenir, et non sujet-objet de Sa Majesté) défini par cette Déclaration universelle des droits (sans lesquels il n'est pas de devoirs ni de contrat social face à la loi des dominants).

Les actes de Sarkozy président tiennent lieu de pensée (puisqu'il faut toujours agir plus vite que son ombre) et de stratégie : retirer toutes les protections collectives, l'en-commun qui permet à chacun d'être concepteur et acteur d'un avenir humain partagé, pour livrer les individus, marchandises parmi d'autres, au service d'une économie mondialisée conçue comme source de profits financiarisés bien davantage que comme moteur de progrès.

Parmi ces protections en cours de démantèlement : la durée hebdomadaire légale de travail, les 40 annuités nécessaires pour une retraite pleine, le droit d'asile et de régularisation, les droits des chômeurs avec l'introduction de sanctions, les droits des plus fragiles et précaires, le décret de 1945 sur la justice des mineurs, les services publics livrés à la concurrence.

Ce projet d'"a-civilisation" est d'une extrême brutalité et d'une extrême régression. Pour le faire passer, il faut l'enrober. En l'occurrence dans son contraire. Le problème de ceux qui détiennent le pouvoir économique et politique sur ceux qui ne disposent que de leur force de travail pour vivre est de mesurer jusqu'où aller très loin sans que ne casse la corde. Comment maximiser le profit sans susciter la révolte, mais aussi sans assécher les capacités humaines dont on a besoin pour faire marcher l'économie ? On a pris l'habitude, en politique, des promesses non tenues et des mots creux. Il s'agit bien sûr de cela (Sarkozy président du pouvoir d'achat ?), mais de beaucoup plus grave aussi.

Les mots livrent tout leurs sens en... les prenant au pied de la lettre : "une véritable rupture avec les habitudes de pensée, les comportements, les idées du passé...", "... la morale, l'autorité, l'identité...", "la religion", "... reconstruire les repères, les normes, les règles, les critères...". Autrement dit, nous voilà dans un absolutisme : c'est du chef de l'Etat que part l'oeuvre de civilisation, et un totalitarisme : la vie dans ce qu'elle a de personnel est régimentée. Ce sont les mots de la Restauration.

La pensée sarkozyenne ne mériterait guère le détour tant elle est superficielle et mensongère. Mais elle nous mène au chaos. Qu'il lui ait fallu récupérer un concept d'un philosophe de gauche est le signe de la nécessité de trouver une enveloppe humaine à une politique de civilisation visant en vérité à la déshumanisation.

Cet artifice a cependant le mérite de la clarté. Il révèle à la conscience que la politique pas plus que l'économie ne sauraient se résumer à la course au profit, au mépris des hommes et de la civilisation ; et que tout système économique et politique, pour avoir un avenir, se doit de porter un mouvement de l'humanité vers le progrès.

Cela met en lumière que le principe de solidarité (qui s'oppose à celui de concurrence) est extrêmement moderne, comme ceux d'égalité (sans laquelle la notion de respect de l'autre et de soi n'a pas de sens) et de liberté (indispensable à l'expression de la créativité humaine). Le refus de la marchandisation générale, y compris de l'homme, est non seulement le fondement d'un humanisme contemporain, mais est aussi indispensable au mouvement de la société si on considère que ses évolutions ont pour but d'améliorer toujours la condition humaine.

Chaque fois que l'organisation sociale a nié l'homme, la civilisation a reculé. A l'inverse, les avancées de civilisation émancipatrices sont toujours le résultat de conquêtes gagnées dans les luttes et les révoltes populaires. La liste sarkozyenne des références de civilisation (la Déclaration des droits de l'homme, l'école publique obligatoire gratuite, la laïcité, la Sécurité sociale, le droit du travail, les congés payés, le service public) est révélatrice de son cynisme, puisque ce sont précisément ces conquêtes que Sarkozy président démantèle méthodiquement.

Dans deux mois, les citoyens éliront leurs conseils municipaux. Ce qui se joue là est aussi une question de civilisation. La commune, c'est là où s'organise la vie quotidienne, dans ce qu'elle a de plus humain, de plus relationnel, de plus respectueux de la valeur de chacun(e). C'est là où les citoyens ont un accès direct possible au pouvoir politique ; où peut s'exercer une participation démocratique ; où des projets ambitieux peuvent s'imaginer. Dans les villes de banlieue populaires et jeunes, où se vivent les contradictions les plus dures de la société marchande mondialisée, des élus de gauche animent des projets qui constituent autant de résistances, si ce n'est de protection. La solidarité est au coeur de ces projets.

Le risque est grand d'une autre évolution pour la société de demain : celle qui s'appuie sur la peur de l'autre, qui jette chacun contre chacun, celle de la libre spéculation foncière qui chasse les couches populaires toujours plus loin des centralités urbaines, avec d'un côté des "ghettos de riches" et de l'autre des marges dans des précarités indignes d'une civilisation humaine du XXIe siècle.

Toute l'histoire de l'humanité met en lumière le rôle des villes dans le développement de la/des civilisation(s) : espaces de rencontres, de croisements, de mélange social et culturel ; carrefours d'échanges, de culture(s) et d'éducation, de foisonnement, d'ouverture et d'accueil ; espaces de liberté et de circulation des idées ; lieux de solidarités et de coopérations ; lieux de rassemblement pour l'émancipation ; lieux de fabrique d'idées neuves.

Cet enjeu de civilisation, cet humanisme sont, de la même manière que le devenir de la planète, au coeur du temps fort politique que sont les élections municipales. Il est de notre responsabilité de citoyens, citoyennes de gauche de l'assumer. C'est bien ici et maintenant que se joue notre avenir et notre quotidien de civilisation.


Patrick Braouezec
est député (PCF) de Seine-Saint-Denis.

Michel Onfray est philosophe.


January 15

L’Inconstance

                                              Inconstance, affreux sentiment,
        Je t’implorais, je te déteste.
Si d’un nouvel amour tu me fais un tourment,
N’est-ce pas ajouter au tourment qui me reste ?
    Pour me venger d’un cruel abandon,
Offre un autre secours à ma fierté confuse ;
Tu flattes mon orgueil, tu séduis ma raison ;
Mais mon cœur est plus tendre, il échappe à ta ruse.
Oui, prête à m’engager en de nouveaux liens,
Je tremble d’être heureuse, et je verse des larmes ;
Oui, je sens que mes pleurs avaient pour moi des charmes,
        Et que mes maux étaient mes biens.

Si tu veux m’égarer dans l’amour que j’inspire,
Si tu ne veux changer ton ivresse en remords,
Arrache donc mon âme à ses premiers transports,
À ce tourment aimé que rien ne peut décrire.
Me sera-t-il payé, même par le bonheur ?
Pour le goûter jamais mon âme est trop sensible ;
Je la donne au plaisir; une pente invincible
        La ramène vers la douleur.
        Comme un rêve mélancolique,
        Le souvenir de mes amours
        Trouble mes nuits, voile mes jours.
    II est éteint ce feu, ce charme unique,
Éteint par toi, cruelle. En vain à mes genoux
Tu promets d’enchaîner un amant plus aimable,
    Ce cœur blessé, dont l’amour est jaloux ,
Donne encore un regret, un soupir au coupable.

        Qu’il m’était cher ! que je l’aimais !
Que par un doux empire il m’avait asservie !
    Ah ! Je devais l’aimer toute ma vie,
            Ou ne le voir jamais !
        Que méchamment il m’a trompée !
Se peut-il que son âme en fût préoccupée,
        Quand je donnais à son bonheur
        Tous les battements de mon cœur !
Dieu ! comment se peut-il qu’une bouche si tendre
Par un charme imposteur égare la vertu ?
Si ce n’est dans l’amour, où pouvait-il le prendre,
    Quand il disait : « Je t’aime ; m’aimes-tu ? »

Ô fatale inconstance ! ô tourment de mon âme !
Qu’as-tu fait de la sienne, et qu’as-tu fait de moi ?
Non, ce n’est pas l’Amour, ce n’est pas lui, c’est toi
Qui de nos jours heureux as désuni la flamme.
Je ne pouvais le croire : un triste étonnement
Au cœur le plus sensible ôtait le sentiment.
Mes pleurs se desséchaient à leur source brûlante,
Mon sang ne coulait plus ; j’étais pâle, mourante;
Mes yeux désenchantés repoussaient l’avenir :
Tout semblait m’échapper, tout, jusqu’au souvenir.

        Mais il revient, rien ne l’efface ;
La douleur en fuyant laisse encore une trace.
Si tu m’as vue un jour me troubler à ta voix,
C’est que tu l’imitais, cet accent que j’adore.
        Oui, cet accent me trouble encore,
Et mon cœur fut créé pour n’aimer qu’une fois.

Marceline Desbordes-Valmore - Elégies


January 09

Manifeste pour un parti du rythme

Manifeste pour un parti du rythme
Henri Meschonnic
août/novembre 1999

Aujourd'hui j'ai besoin, pour être un sujet, vivre comme un sujet, de faire une place pour des poèmes. Une place. Ce que je vois autour de moi par la plupart appeler la poésie tend étrangement, insupportablement, à refuser une place, sa place, à ce que j'appelle un poème.


Il y a, dans une poésie à la française, pour des raisons qui ne sont pas étrangères au mythe du génie de la langue française, l'institutionnalisation d'un culte rendu à la poésie qui produit une absence programmée du poème.
Des modes, il y en a toujours eu. Mais cette mode exerce une pression, la pression de plusieurs académismes cumulés. Pression atmosphérique : l'air du temps.


Contre cet étouffement du poème par la poésie, il y a une nécessité de manifester, de manifester le poème, une nécessité que ressentent périodiquement certains, pour faire sortir une parole étouffée par la puissance des conformismes littéraires qui ne font qu'esthétiser des schémas de pensée qui sont des schémas de société.
Une idolâtrie de la poésie produit des fétiches sans voix qui se donnent et sont pris comme de la poésie.
Contre toutes les poétisations, je dis qu'il y a un poème seulement si une forme de vie transforme une forme de langage et si réciproquement une forme de langage transforme une forme de vie.


Je dis que c'est par là seulement que la poésie, comme activité des poèmes, peut vivre dans la société, faire à des gens ce que seul un poème peut faire et qui, sans cela, ne sauront même pas qu'ils se désubjectivent, qu'ils se déshistoricisent pour n'être plus eux-mêmes que des produits du marché des idées, du marché des sentiments, et des comportements.


Au lieu que l'activité de tout ce qui est poème contribue, comme elle seule peut le faire, à les constituer comme sujets. Pas de sujet sans sujet du poème.
Car si le sujet du poème manque aux autres sujets dont chacun de nous est la résultante, il y a à la fois un manque spécifique, et l'inconscience de ce manque, et ce manque atteint tous les autres sujets. Les treize à la douzaine des sujets que nous sommes. Et ce n'est pas le sujet freudien qui va vous sauver. Ou qui va sauver le poème.


Seul le poème peut unir, tenir l'affect et le concept en une seule bouchée de parole qui agit, qui transforme les manières de voir, d'entendre, de sentir, de comprendre, de dire, de lire. De traduire. D'écrire.

En quoi le poème est radicalement différent du récit, de la description. Qui nomment. Qui restent dans le signe. Et le poème n'est pas du signe.

Le poème est ce qui nous apprend à ne plus nous servir du langage. Il est seul à nous apprendre que, contrairement aux apparences et aux coutumes de pensée, nous ne nous servons pas du langage.

Ce qui ne signifie pas, selon une réversibilité mécanique, que le langage se sert de nous. Ce qui, curieusement, aurait davantage de pertinence, à condition de délimiter cette pertinence, de la limiter à des manipulations types, comme y procèdent couramment la publicité, la propagande, le tout-communication, la non-information, et toutes les formes de la censure. Mais alors ce n'est pas le langage qui se sert de nous. C'est les manipulateurs, qui agitent les marionnettes que nous sommes entre leurs mains, c'est eux qui se servent de nous.

Mais le poème fait de nous une forme-sujet spécifique. Il nous pratique un sujet que nous ne serions pas sans lui. Cela, par le langage. C'est en ce sens qu'il nous apprend que nous ne nous servons pas du langage. Mais nous devenons langage. On ne peut plus se contenter de dire, sinon comme un préalable, mais si vague, que nous sommes langage. Il est plus juste de dire que nous devenons langage. Plus ou moins. Question de sens. De sens du langage.

Mais seul le poème qui est poème nous l'apprend. Pas celui qui ressemble à la poésie. Toute faite. D'avance. Le poème de la poésie. Lui, il ne rencontre que notre culture. Variable, aussi. Et dans la mesure où il nous trompe, en se faisant passer pour un poème, c'est un nuisible. Car il brouille à la fois notre rapport à nous-mêmes comme sujet et notre rapport à nous-mêmes en train de devenir langage. Et les deux sont inséparables. Ce produit tend à faire et refaire de nous un produit. Au lieu d'une activité.

C'est pourquoi l'activité critique est vitale. Pas destructrice. Non, constructrice. Constructrice de sujets.
Un poème transforme. C'est pourquoi nommer, décrire ne valent rien au poème. Et décrire est nommer. C'est pourquoi l'adjectif est révélateur. Révélateur de la confiance au langage, et la confiance au langage nomme, elle ne cesse de nommer. Regardez les adjectifs.

C'est pourquoi célébrer, qui a tant été pris pour la poésie, est l'ennemi du poème. Parce que célébrer, c'est nommer. Désigner. Égrener des substances selon le chapelet du sacré pris pour la poésie. En même temps qu'accepter. Non seulement accepter le monde comme il est, l'ignoble "je n'ai que du bien à en dire" de Saint-John Perse, mais accepter toutes les notions de la langue à travers lesquelles il est représenté. Le lien impensé entre le génie du lieu et le génie de la langue.

Un poème ne célèbre pas, il transforme. C'est ainsi que je prends ce que disait Mallarmé: "La Poésie est l'expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l'existence: elle doue ainsi d'authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle". Là où certains croient que c'est du démodé.

Pour le poème, j'en retiens le rôle majeur du rythme dans la constitution des sujets-langage. Parce que le rythme n'est plus, même si certains délettrés ne s'en sont pas aperçus, l'alternance du pan-pan sur la joue du métricien métronome. Mais le rythme est l'organisation-langage du continu dont nous sommes faits. Avec toute l'altérité qui fonde notre identité. Allez, les métriciens, il vous suffit d'un poème pour perdre pied.

Parce que le rythme est une forme-sujet. La forme-sujet. Qu'il renouvelle le sens des choses, que c'est par lui que nous accédons au sens que nous avons de nous défaire, que tout autour de nous se fait de se défaire, et que, en approchant cette sensation du mouvement de tout, nous-mêmes sommes une part de ce mouvement.
Et si le rythme-poème est une forme-sujet, le rythme n'est plus une notion formelle, la forme elle-même n'est plus une notion formelle, celle du signe, mais une forme d'historicisation, une forme d'individuation. À bas le vieux couple de la forme et du sens. Est poème tout ce qui, dans le langage, réalise ce récitatif qu'est une subjectivation maximale du discours. Prose, vers, ou ligne.

Un poème est un acte de langage qui n'a lieu qu'une fois et qui recommence sans cesse. Parce qu'il fait du sujet. N'arrête pas de faire du sujet. De vous. Quand il est une activité, pas un produit.

Manière plus rythmique, plus langage, de transposer ce que Mallarmé appelait "authenticité" et "séjour". Séjour, terme encore trop statique pour dire l'instabilité même. Mais "la seule tâche spirituelle", oui, je dirais encore oui, dans ce monde emporté par la vulgarité des conformismes et le marché du signe, ou alors renoncer à être un sujet, une historicité en cours, pour n'être qu'un produit, une valeur d'échange parmi les autres marchandises. Ce que la technicisation du tout-communication ne fait qu'accélérer.

Non, les mots ne sont pas faits pour désigner les choses. Ils sont là pour nous situer parmi les choses. Si on les voit comme des désignations, on montre qu'on a l'idée la plus pauvre du langage. La plus commune aussi. C'est le combat, mais depuis toujours, du poème contre le signe. David contre Goliath. Goliath, le signe.

C'est pourquoi aussi je crois qu'on a tort de rattacher encore et toujours, chez Mallarmé, "l'absente de tous bouquets" à la banalité du signe. Le signe absence des choses. Surtout quand on l'oppose à la "vraie vie" de Rimbaud. On reste dans le discontinu du langage opposé au continu de la vie. Mallarmé savait, lui, que sur une pierre "les pages se refermeraient mal".

C'est ici que le poème peut et doit battre le signe. Dévaster la représentation convenue, enseignée, canonique. Parce que le poème est le moment d'une écoute. Et le signe ne fait que nous donner à voir. Il est sourd, et il rend sourd. Seul le poème peut nous mettre en voix, nous faire passer de voix en voix, faire de nous une écoute. Nous donner tout le langage comme écoute. Et le continu de cette écoute inclut, impose un continu entre les sujets que nous sommes, le langage que nous devenons, l'éthique en acte qu'est cette écoute, d'où une politique du poème. Une politique de la pensée. Le parti du rythme.

De là le dérisoire dans la reprise indéfiniment par des poètes du poétisme tour d'ivoire, chez Hölderlin, de "l'homme habite [ou vit] poétiquement sur cette terre - dichterisch wohnt der Mensch auf dieser Erde", un Hölderlin passé par l'essentialisation Heidegger, où se situe un pseudo-sublime à la mode. Non, bien sûr. L'homme vit sémiotiquement sur cette terre. Plus que jamais. Et ne pas croire que je m'en prends à Hölderlin. Non, je m'en prends à l'effet Hölderlin, ce n'est pas la même chose. À l'essentialisation en chaîne du langage, du poème (avec le néo-pindarisme qui en sort, et qui est à la mode), et l'essentialisation de l'éthique et du politique.
Le poétisme est l'alibi et le maintien du signe. Avec sa citation-cliché de rigueur, le moulin à prière de la poétisation : "et pourquoi des poètes en un temps de misère - und wozu Dichter in dürftiger Zeit?".

C'est - eh oui, c'est comme ça - contre cela qu'il faut du poème, encore du poème, toujours du poème. Du rythme, encore du rythme, toujours du rythme. Contre la sémiotisation généralisée de la société. À quoi quelques poètes ont cru, ou ils font semblant, échapper par le ludique. L'amour de la poésie, au lieu du poème. Creusant leur fosse avec leurs rimes. Misère poétique plus que temps de misère.

Il y a à penser la clarté du poème. D'où l'enjeu, dans la nécessité de dégager Mallarmé des interprétations qui continuent de le rabattre sur le signe, en isolant depuis quarante ans toujours les mêmes mots, la "disparition élocutoire du poète". Mais jamais "le poème, énonciateur". Mallarmé-symptôme. Réduit seulement à des affaires de sens. Ce qui permet de continuer à le voir comme un poète difficile, le poète du difficile. L'obscur. Aucun changement, ou si peu, depuis Max Nordau. Toujours les imbéciles du présent.

En rabattant Mallarmé sur son époque. Doublement enfermé, Mallarmé : dans le signe, et dans le symbolisme. Vieillerie, "l'explication orphique de la Terre". Le moyen complaisant de continuer à ne pas penser le poème. Tout en sacralisant la poésie.

L'enjeu, à faire entendre l'oralité et la clarté de Mallarmé, c'est le poème. Contre la sottise savante du signe.
L'enjeu du suggérer contre le nommer comme un universel du poème. Donc un universel du langage. On ne peut pas être plus clair, comme il disait : "travailler avec mystère en vue du plus tard ou de jamais".

Alors, au contraire de ceux qui ne croient plus au mot de Mallarmé sur "l'explication orphique de la Terre", et sans perdre davantage de temps avec quelques descriptivistes énumérateurs de noms de villes, je dirais que le poème, le plus petit poème, une copla espagnole, est la relève du défi reporté, éludé dans la non-réalisation par Mallarmé de son "Livre", en essentialisant la poésie, au lieu d'entendre les formes indéfiniment renouvelées de l'"Odyssée moderne" chez Mallarmé même, dans ce qu'il a écrit plutôt que dans ce qu'il n'a pas écrit, et dans toutes les voix qui ont été leur propre voix.

Parce que, à chaque voix, Orphée change, et recommence. Une Odyssée recommence. Il faut l'entendre, hommes de peu de voix.

Avec un poème, ce n'est pas une voyance qui est à l'œuvre, comme toute une tradition poétique d'abord, poétisante ensuite, l'a cru. Mais "le seul devoir du poète", pour repartir de Mallarmé, car d'abord il y en a un, et seul le poème peut nous donner ce qu'il est seul à faire, c'est l'écoute de tout ce qu'on ne sait pas qu'on entend, de tout ce qu'on ne sait pas qu'on dit et de tout ce qu'on ne sait pas dire, parce qu'on croit que le langage est fait de mots.

Orphée a été un des noms de l'inconnu. Une erreur grossière et commune est de le croire accroché au passé. Au lieu que ce qu'il désigne continue en chacun de nous.

Et l'Odyssée, l'"Odyssée moderne" dont parle Mallarmé, une autre erreur grossière a été, et est encore, de la confondre avec les voyages et leurs récits, avec la décalcomanie des épopées et de l'idée reçue qu'on en avait. Autant confondre le monumental et le surdimensionné. Le poème montre que l'odyssée est dans la voix. Dans toute voix. L'écoute est son voyage.

Et si l'écoute est le voyage de la voix, alors s'abolit l'opposition académique entre le lyrisme et l'épopée. Autant que la définition, déjà prise par Poussin à un Italien du XVIème siècle, avant d'être redite par Maurice Denis, de la peinture comme "des couleurs en un certain ordre assemblées" annule d'avance l'opposition entre le figuratif et l'abstrait.

Reste seulement : c'est de la peinture, ou ce n'est pas de la peinture. Comme Baudelaire disait déjà. C'est un poème, ou ce n'est pas un poème. Ça ressemble. Ça fait tout pour y ressembler. Ressembler à la poésie. Ressembler à de la pensée. Car il y a un poème de la pensée, ou alors il n'y a que du simili. Du maintien de l'ordre.

Oui, en un sens nouveau, tout poème, s'il est un poème, une aventure de la voix, non une reproduction variable de la poésie du passé, a de l'épopée en lui. Et laisse au musée des arts et traditions du langage la notion de lyrisme que quelques contemporains ont tenté de remettre au goût du jour, en lui faisant dire un chapelet de traditionalismes : les confusions entre le je et le moi, entre la voix et le chant, entre le langage et la musique, dans une commune ignorance du sujet du poème. Confusions, il est vrai, que le passé même de la poésie a contribué à faire naître.

Mais le poème fait signe de vie. Ce qui lui ressemble, parce qu'il veut avoir la poésie, en avoir l'air sinon en avoir l'être, fait signe de livre.

Conséquence : cette opposition retrouve celle qu'on fait d'ordinaire entre la vie et la littérature. Et un poème est ce qui s'oppose le plus à la littérature. Au sens du marché du livre. Un poème se fait dans la réversibilité entre une vie devenue langage et un langage devenu de la vie.

Hors du poème abonde le n'importe quoi des prétentionnismes, ces montages qui continuent de répéter le contresens si répandu sur la phrase de Rimbaud : "Il faut être absolument moderne". Décidément, rien de plus actuel que le "Je rétorquerai devant l'agression que des contemporains ne savent pas lire", de Mallarmé. Encore l'imbécile du présent qui parle, dans ce contresens. Le même qui est l'imbécile du langage.

Un poème est fait de ce vers quoi on va, qu'on ne connaît pas, et de ce dont on se retire, qu'il est vital de reconnaître.

Pour un poème, il faut apprendre à refuser, à travailler à toute une liste de refus. La poésie ne change que si on la refuse. Comme le monde ne change que par ceux qui le refusent.

Dans mes refus je mets : non au signe et à sa société. Non à cette pauvreté boursouflée qui confond le langage et la langue, et ne parle que de la langue sans savoir ce qu'elle dit, d'une mémoire de la langue, comme si la langue était un sujet, et d'un rapport d'essence de l'alexandrin au génie de la langue française. N'oubliez pas de respirer toutes les douze syllabes. Ayez le cœur métrique. Mythologie qui n'est sans doute pas étrangère au retour joué par le ludique à la mode de la versification académique. Et si c'était pour faire rire, c'est raté. Déjà Aristote avait reconnu ceux qui écrivent en vers pour cacher qu'ils n'ont rien à dire.

Non au consensus-signe, dans la sémiotisation généralisée de la communication-monde.

Non on ne va pas aux choses. Puisqu'on n'arrête pas de les transformer ou d'être transformé par elles, à travers le langage.

Non à la phraséologie poétisante qui parle d'un contact avec le réel. À l'opposition entre la poésie et le monde extérieur. Qui ne mène qu'à parler de. Énumérer. Décrire. Nommer encore. Ce n'est pas le monde qui est là, c'est le rapport au monde. Et ce rapport est transformé par un poème. Et l'invention d'une pensée est ce poème de la pensée.

Non la poésie n'est pas dans le monde, dans les choses. Contrairement à ce que des poètes ont dit. Imprudence de langage. Elle ne peut être que dans le sujet qui est sujet au monde et sujet au langage comme sens de la vie. On avait confondu le sentiment des choses et les choses elles-mêmes. Cette confusion entraîne à nommer, à décrire. Naïveté vite punie. La preuve, s'il en fallait, que la poésie n'est pas dans le monde, c'est que les non-poètes y sont comme les poètes, et n'en font pas un poème. Un cheval fait le tour du monde et reste un cheval.
Vivre ne suffit pas. Tout le monde vit. Sentir ne suffit pas. Tout le monde est sensible. L'expérience ne suffit pas. Le discours sur l'expérience ne suffit pas. Pour qu'il y ait un poème.

Non à l'illusion que vivre précède écrire. Que voir le monde modifie le regard. Quand c'est le contraire: l'exigence d'un sens qui n'y est pas, et la transformation du sens par tous les sens qui change notre rapport au monde.

Si vivre précède écrire, la vie n'est que la vie, l'écriture n'est que littérature. Et ça se voit. Du moins il faut apprendre à le reconnaître. L'enseignement devrait servir à ça.

Non au voir pris pour entendre. Des poètes ont cru qu'ils parlaient de la poésie en misant tout sur le voir, le regard. Manque de sens du langage. Les révolutions du regard sont des effets, non des causes. Une manière de parler qui masque son propre impensé. L'opposition forte passe entre la pensée par idées reçues, et penser sa voix, avoir la voix dans sa pensée.

Non au rimbaldisme qui voit Rimbaud-la poésie dans son départ hors du poème.

Non quand on oppose intérieur et extérieur, l'imaginaire et le réel, cette évidence apparemment indiscutable. Elle empêche de penser que nous ne sommes que leur rapport.

Non à la métaphore prise pour la pensée des choses, quand elle n'est qu'une façon de tourner autour, le joli, au lieu d'être la seule manière de dire.

Non à la séparation entre l'affect et le concept, ce cliché du signe. Qui ne fait pas seulement le simili-poème, mais la simili-pensée.

Non à l'opposition entre individualisme et collectivité, cet effet social du signe, cet impensé du sujet, donc du poème, qui tourne à la littérature, à la poésie comme jeu de société, cette rengaine ringarde du renga - ces prétendus poèmes qu'on fait à plusieurs.

Non à la confusion entre subjectivité, cette psychologie, où le lyrisme reste pris, ces mètres qu'on fait chanter, et la subjectivation de la forme-sujet qu'est le poème.

Non, non quand on oppose, si commodément, la transgression à la convention, l'invention à la tradition. Parce qu'il y a, depuis longtemps, un académisme de la transgression comme il y a un académisme de la tradition. Et parce que, dans les deux cas, on oppose le moderne au classique, en mêlant le classique au néo-rétro-, et dans les deux cas on a méconnu le sujet du poème, son invention radicale qui de tout temps a fait le poème, et qui renvoie ces oppositions à leur confusion, à leur impensé, que masque le péremptoire du marché.

Non aussi à la facilité qui oppose le facile et le difficile, la transparence à l'obscurité, aux clichés sur l'hermétisme. Le signe y est pour beaucoup, qui irrationalise son propre impensé, qu'il rend en effet obscur. C'est sa clarté qui est obscure. Comme la clarté française. Mais le poème, on ne lui refait pas ce vieux coup.

Non à la poésie comme visée du poème, puisque aussitôt c'est une intention. De poésie. Qui ne peut donc donner que de la littérature. La poésie de poésie n'étant pas plus de la poésie que le sujet philosophique n'est le sujet du poème.

Manifester n'est pas donner des leçons, ni prédire. Il y a un manifeste quand il y a de l'intolérable. Un manifeste ne peut plus tolérer. C'est pourquoi il est intolérant. Le dogmatisme mou, invisible, du signe, ne passe pas, lui, pour intolérant. Mais si tout en lui était tolérable, il n'y aurait pas besoin de manifeste. Un manifeste est l'expression d'une urgence. Quitte à passer pour incongru. S'il n'y avait pas de risque, il n'y aurait pas non plus de manifeste. Le libéralisme ne montre pas qu'il est l'absence de liberté.

Et un poème est un risque. Le travail de penser aussi est un risque. Penser ce qu'est un poème. Ce qui fait qu'un poème est un poème. Ce que doit être un poème pour être un poème. Et une pensée pour être de la pensée. Cette nécessité, penser inséparablement la valeur et la définition. Penser cette inséparation comme un universel du poème et de la pensée. Leur historicité, qui est leur nécessité.

Même si cette pensée est particulière, elle a par principe toujours eu lieu dans une pratique, elle sera nécessairement vraie toujours. Elle n'est donc nullement une leçon pour ce qu'on appelle le siècle à venir. Pas plus que le bilan académique du siècle. Cet effet de langage, l'effet-temporalité du signe. Le discontinu du siéclisme.

En somme, le poème manifeste et il y a à manifester pour le poème le refus de la séparation entre le langage et la vie. La reconnaître comme une opposition non entre le langage et la vie, mais entre une représentation du langage et une représentation de la vie. Ce qui resitue l'interdit prétendu d'Adorno (qu'il est barbare et impossible d'écrire des poèmes après Auschwitz), que certains pensent inverser en faisant jouer ce rôle d'inverseur à Paul Celan, alors qu'ils demeurent dans le même impensé, que montrait Wittgenstein par l'exemple de la douleur. Elle ne peut pas se dire. Mais justement un poème ne dit pas. Il fait. Et une pensée intervient.

Ces refus, tous ces refus sont indispensables pour que vienne un poème. À l'écriture. À la lecture. Pour que vivre se transforme en poème. Pour qu'un poème transforme vivre.

Le comble, dans ce qui prend des airs de paradoxe, c'est qu'il n'y est question que de truismes. Mais méconnus. C'est le comique de la pensée.

Mais c'est seulement par ces refus, qui sont les battements de la pensée, pour respirer dans l'irrespirable, que toujours il y a eu des poèmes. Et qu'une pensée du poème est nécessaire au langage, à la société.


NOTA BENE : Ceci constitue, le 2 novembre 1999, la deuxième et provisoirement définitive version.
Henri MESCHONNIC

 
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